QUESTION par Géniale (Sherbrooke, Canada)

Je suis présentement étudiante à l’université. Pour moi, c’est un retour aux études à quarante ans. Je suis actuellement en période intensive où j’ai énormément de travaux à remettre.

Question de remettre justement, je remets, mais à plus tard. Je reporte, je procrastine. Et j’ai toujours une bonne raison pour ça. De sorte que je commence à prendre du retard et à faire de plus en plus d’anxiété.

Je ne sais pas comment concilier ce que je sais des lois de la conscience avec ce comportement qui semble prendre un peu trop le dessus sur moi. Y-a-t-il moyen de sortir du piège?


PIERRE-LUC:

Il faut d’abord distinguer ce qui est «procrastination» pure, c’est-à-dire ce qui relève de la peur de se mettre en action pouvant aller jusqu’à la panique face à une performance à donner, et ce qui peut appartenir à d’autres causes pas nécessairement reliées à la tâche spécifique à accomplir.

Par exemple, le fait de remettre sans cesse à plus tard peut être dû à une baisse de la vitalité globale, à une fatigue généralisée ou à un amoncellement de tracas non réglés, privant la personne de l’énergie normale requise pour livrer la marchandise demandée. 

Dans la même veine pourrait se cacher sous cette cette limitation d’agir un état dépressif léger ou plus sévère, discret, latent, pas nécessairement identifié comme tel ni admis, mais siphonnant par sa simple présence une quantité appréciable d’énergie qui n’est alors plus disponible pour la performance.

L’énergie requise pour le travail à remettre peut également être gaspillée dans un questionnement constant sur l’adéquacité du choix de cours qui a été fait antérieurement (suis-je à la bonne place?) ou encore sur la réalité de ses propres compétences pour l’accomplir, le «syndrome de l’imposteur» en étant une cruelle manifestation.


Par contre, il arrive que la remise à plus tard d’une action corresponde à une décision intelligente basée sur une perception intuitive plus ou moins nette que le moment le plus économique énergétiquement pour se mettre au travail n’est pas encore arrivé.

En effet, lorsque le délai de remise le permet bien entendu, il est possible de ne se mettre activement à un travail difficile qu’au moment où un signal énergétique clair est reçu par la psyché ou par le corps à l’effet que le bon «timing est «là», un processus qui, si on le respecte intégralement et que l’on passe immédiatement à l’action sans attendre à ce moment, peut facilement faire économiser une grosse part de l’énergie mentale qui aurait été requise si on s’était obstiné à produire à d’autres moments.

On reconnaîtra cependant que ce n’est pas ce processus qui caractérise et anime dans la grande majorité des cas les procrastineurs.


Dans sa forme «pure», la procrastination est essentiellement une manœuvre d’évitement. Elle est fondée exclusivement sur la peur et plus exactement sur la crainte irraisonnée de ne pas être à la hauteur, celle de ses propres attentes ou celle que l’on s’imagine exister dans la tête des autres.

Elle correspond notamment au «trac» des artistes ou des athlètes aussi bien qu’au «syndrome de la page blanche» ou à la «crampe de l’écrivain» chez ceux qui doivent exprimer leur pensée par l’écriture. Presque toujours, la procrastination aura comme moteur la peur non-maîtrisée et comme clef, le doute.

L’individu tombera alors dans le piège de se chercher des excuses allant jusqu’aux plus idiotes pour remettre à plus tard, se prétextant à lui-même «avoir autre chose à faire». Avec pour résultat l’affaiblissement graduel garanti de son énergie psychique et l’abaissement répété et inexorable de son estime de lui-même.

Vue de la haute conscience, la procrastination est une insulte au temps de l’esprit, une infraction aux lois de l’immédiateté et un boulet sévère pour le développement de la volonté de haut niveau.

À la longue, l’étirement factice du temps va produire dans l’énergie de l’individu un affaiblissement important de sa capacité créative, un encouragement à la vacuité, une hypothèque grandissante sur sa volonté, en plus d’ouvertures à des entités agissantes qui viendront y prendre leur profit, accompagnant fréquemment un glissement progressif vers un état de dépression plus ou moins sérieux.


En réponse à votre question, sortir rapidement du piège de la procrastination sur le plan pratique implique quatre mots-clefs: volonté, engagement, rigueur et discipline. Toutes les explications autres, psychanalytiques, psychologiques, philosophiques ou ésotériques deviennent à cet égard des élucubrations du mental, très suspectes elles-mêmes de nouvelles tentatives d’évitement.

Le principe de base pour sortir de la boue de la passivité est de «forcer» le passage à l’action, indépendamment des pensées contraires qui peuvent asperger votre mental ou des si belles et subites «tentations» extérieures qui, comme par hasard, se pointent toujours bien opportunément pour essayer de faire dévier «la pauvre étudiante» des obligations qu’elle doit remplir.

Vous vous mettrez donc volontairement en contexte rigoureusement planifié, contraignant et incontournable pour passer à l’action de manière irrévocable, avec par exemple:

un espace physique précis pour travailler sans être dérangée ni sollicitée,

un cadrage rigoureux du temps à l’intérieur duquel il faudra vous mettre obligatoirement chaque jour en action (par exemple entre 9 et 11 heures et entre 19 et 21 heures),

la fermeture complète et sans appel durant ces périodes de tous les téléphones, appareils et médias de communication sociale quels qu’ils soient,

l’engagement ferme de passer outre aux pensées tentant de vous suggérer que «ça ne donnera rien» ou que vous n’êtes «pas suffisamment inspirée en ce moment»,

la volonté inébranlable de rester en position de travail (devant l’ordi ou le bureau) pour toute la période de temps quotidienne pré-établie, même si le démarrage ne se fait pas instantanément,

l’utilisation de la technique d’écrire n’importe quoi qui vous passe à l’esprit, sans réflexion ni censure, pendant tout le temps de réchauffement requis pour que le processus démarre,

des respirations par le nez et des exercices d’étirement musculaire aussi souvent que nécessaire, mais sans jamais que ne s’interrompe la présence mentale au travail en cours,

des pénalités prévues à l’avance et rigoureusement respectées en cas de délinquance de votre part face au contrat que vous aurez pris avec vous-même (par exemple la suppression d’une soirée ou d’une rencontre à laquelle vous teniez), avec toutefois la consigne de surveiller dans ce cas la surenchère de punitions si jamais vous étiez trop douée pour le masochisme…

une «récompense» accordée à la fin de chaque journée si le «contrat» a été respecté.


La procrastination étant essentiellement un échappatoire, le seul antidote valable est de faire rigoureusement face à la musique, et dans votre cas d’étudiante à la recherche de notes, de faire face au clavier, celui de votre ordinateur bien entendu.